L’Ermite Unicorne et les dragons de la pluie (Japon)

L’ermite Unicorne vivait autrefois dans les hautes herbes de la profonde montagne du Japon. Il portait, plantée au milieu du front, une belle corne torsadée qui lui pesait un peu car il était très vieux, mais comme il était aussi un fameux magicien, il s’accommodait fort bien de cet inconvénient. Il savait voler dans le ciel, chevaucher les nuages et parler aux oiseaux. L’ermite Unicorne était devenu, avec l’âge, très irascible. Un jour qu’il se promenait dans la montagne, sa longue barbe au vent, la pluie le surprend sur un sentier lointain. Une averse soudaine, torrentielle, ravageuse, qui fait rugir les torrents et ravine les chemins. Unicorne court sous l’averse, cherchant un abri. Mais il n’est plus aussi agile qu’avant, glisse sur l’herbe mouillée et tombe lourdement assis au milieu d’une flaque. Il jure, peste contre les dragons du ciel qui font tomber la pluie et pleurniche.

Soudain, il frappe du poing sur ses genoux en poussant un juron ravageur et se redresse, menaçant. Il grimpe au sommet de la montagne, s’envole dans les nuages, attrape les dragons de la pluie par la queue, les fourre dans un grand pot et ferme le couvercle. – Voilà, dit-il, maintenant je suis tranquille. Il ne pleuvra pas de sitôt. Un an passe, deux ans, trois ans, sans que tombe une goutte de pluie. La sécheresse est effroyable. Les hommes dépérissent. La terre n’est plus qu’un vaste champ de cailloux et d’herbe jaunie. Le roi du pays convoque prêtres, sages et devins. Il ne leur offre même pas un verre d’eau à boire, il n’y en a plus. Il leur demande : – Que faire ? Tous répondent en chœur : – Tant que l’ermite Unicorne gardera les dragons de la pluie prisonniers, il ne pleuvra pas. Il faut le convaincre de les relâcher. Mais comment ? Ils réfléchissent longuement, méditent, invoquent les dieux, se grattent le crâne. Enfin, une idée jaillit. – Envoyons-lui, disent-ils, la plus belle fille du royaume. Tout ermite qu’il est, il se laissera peut-être séduire. On envoie donc dans la montagne une jeune fille de seize ans d’une beauté divine. Elle s’assied dans l’herbe devant la caverne de l’ermite et se met à chanter une admirable chanson. Unicorne sort. Il est effrayant dans son vêtement de mousse, si maigre et ridé, sa corne terreuse pointant droit au milieu de sa chevelure hirsute, grouillante d’insectes.

Ses yeux s’allument en apercevant la jeune fille.

– C’est un ange du ciel que j’entends là chanter. Quelle merveille ! dit-il. Laissez-moi vous toucher. La jeune fille est épouvantée. « Quel affreux bonhomme ! » pense-t-elle. Mais elle répond en tremblant : – Faites comme il vous plaira, saint homme. Alors Unicorne l’entraîne dans sa caverne et la renverse sur sa litière en riant terriblement. Ils roulent ensemble sur la paille : un coup de corne involontaire brise le pot où l’ermite tient prisonniers les dragons de pluie. Aussitôt les dragons délivrés déploient leurs ailes et s’enfuient dans le ciel. Le tonnerre gronde, les éclairs crépitent, l’orage superbe déferle des nuages. Pendant cinq jours, il pleut à verse. La terre enfin s’abreuve longuement et les hommes aussi. Le cinquième jour, le soleil apparaît dans le ciel lavé. Alors la fille dit à l’ermite : – Je ne peux rester ici, il faut que je retourne chez moi. Amoureux et mélancolique, Unicorne répond : – Je vais t’accompagner. Il descend vers la vallée, courbé en deux sur sa canne, vêtu de haillons de mousse, édenté, effrayant et ridicule. Il va jusqu’à la ville, où passe une rivière. – Ermite Unicorne, dit la fille, porte-moi sur ton dos. Unicorne, soumis et gâteux d’amour, la prend sur ses épaules et traverse la rivière. Ses jambes maigres sont encore solides. Ils entrent ainsi dans la ville. Les gens s’attroupent sur leur passage. La jeune fille les salue, chevauchant son vieillard grotesque et les rires fusent. Ainsi finit l’histoire : le saint homme abandonna toute magie et vécut désormais dans l’innocence de l’amour.